dimanche 10 mai 2009

La théorie des coûts de transaction

Avant de parler de la théorie, il est nécessaire de faire un point sur ce que sont les coûts de transaction. L'article de Ronald Coase paru en 1937 sous le titre de « The nature of the Firm » est à l'origine de cette expression. Pour le dire simplement, un coût de transaction est un coût lié à une transaction économique réalisée sur un marché. Dans la théorie économique classique qui postule comme cadre analytique une concurrence pure et parfaire sur le marché, les coûts liés aux transactions faites sur ce marché ne sont pas pris en compte. Selon Carl J. Dahlman (« The problem of Externality », 1979), il est possible de dégager trois types de coût : les coûts liés à la recherche de l'information, notamment au temps passé à découvrir les bons prix, les coûts qui sont propres au contrat (coûts de négociation et de conclusion d'un contrat pour chaque transaction, de recherche de partenaires ou de modalités pour résoudre les conflits) et les coûts liés à l'incertitude, notamment dans le cas des transactions internationales ou des transactions difficiles à spécifier (R&D, conseil, etc.).

Le principal intérêt de placer la focale sur les coûts de transaction comme le fait Coase est de montrer que le recours au marché n'est pas gratuit. Dans l'esprit de Coase, il s'agit de se demander pourquoi il existe quelque chose comme des firmes. Si comme le soutien l'analyse économique classique, le recours au marché est toujours ce qu'il y a de plus efficace, comment expliquer qu'il existe des firmes qui s'organisent en interne pour ne pas avoir à recourir au marché ? Sa réponse est qu'il existe un coût lié au marché et qu'il s'agit là d'un mode de coordination comme un autre. Par conséquent, pour limiter les coûts de transaction, les firmes ont intérêt à internaliser une partie de leur production. En donnant à l'entrepreneur la décision d'allouer les ressources au lieu de s'en remettre au marché, on économise du temps pour chercher le bon prix, on limite les coûts liés au contrat et on restreint l'incertitude. Ainsi Coase affirme que si la firme existe, c'est justement parce qu'elle permet d'économiser les coûts de transaction nécessaire sur un marché.

Cependant le choix de la coordination sur le mode de l'internalisation des coûts au sein de la firme a aussi un coût. Une firme ne peut donc pas croître de manière illimitée. Il existe un moment critique où sa taille rend plus profitable le recours au marché malgré les coûts de transaction. Coase oppose donc le marché et la firme comme modalités alternatives de coordination des activités économiques et démontre l'existence d'une taille optimale de la firme : celle correspondant au point d'équilibre entre le coût interne de la transaction marginale et le coût externe du recours au marché.


Si l'on doit à Ronald Coase le concept de coût de transaction, c'est cependant Oliver Williamson qui est considéré comme le fondateur de la théorie des coûts de transaction. C'est en effet à ce dernier que l'on doit une modélisation des observations de Coase. Williamson encadre l'idée de coûts de transaction de deux considérations : l'une sur le comportement économique des agents, l'autre sur l'environnement de la transaction. Concernant tout d'abord le comportement économique des agents, il postule deux élément : d'une part, le fait que les agents ont une rationalité limitée (idée qu'il reprend à Herbert Simon), c'est-à-dire qu'ils n'optimisent pas comme le soutient la doctrine économique traditionnelle, mais qu'ils s'arrêtent une fois qu'une solution leur parait satisfaisante ; d'autre part, le fait que les agents adoptent des comportements opportunistes, c'est-à-dire qu'ils recherchent leur intérêt personnel avec une certaine ruse. Concernant ensuite l'environnement de la transaction, il postule également deux éléments : d'une part, le fait que l'environnement est une donnée complexe et incertaine, ce qui conduit les agents à se mouvoir dans un contexte où ils doivent prendre des risques et où ils ne peuvent pas tout savoir ; d'autre part, la prise en compte des caractéristiques de la transaction est importante, caractéristiques qui renvoient à la fréquence et à la spécificité des actifs de ces transactions. Un actif spécifique est un bien ou un service qui est difficilement redéployable pour un autre emploi.

De ces divers postulats, on peut tirer deux enseignements. Comme les agents ont une rationalité limitée et des comportements opportunistes, il est impossible d'établir des contrats précis et complets. Toute transaction comporte donc un risque irréductible. A partir de là, lorsque les actifs sont très spécifiques, l'incertitude et la fréquence des transactions entrainent une hausse des coûts, ce qui finit par rendre souhaitable le recours à l'organisation. Ainsi, plus l'incertitude est forte et plus l'internalisation apparaît comme un moyen d'économiser les coûts de transaction lié au recours au marché.

A l'opposé du marché, Williamson distingue la « hiérarchie » qui correspond le plus souvent à l'entreprise, et à ce que Coase appelait la firme (cf. Markets and Hierarchy. Analysis and Antitrust Implications, 1975). La hiérarchie est un moyen d'économiser un marchandage sur les transactions coûteuses. Il place également des niveaux intermédiaires qui correspondent au contrat avec arbitrage (sous-traitance, franchise, joint venture, etc.). On peut recourir à ces contrats lorsque la transaction n'est pas suffisamment fréquente pour être internalisée. L'arbitrage est un moyen de se prémunir contre l'opportunisme. Ainsi, du degré de spécificité des actifs et de la fréquence des transactions, on va prendre la décision soit de faire au sein de la firme (hiérarchie), soit de faire faire (marché), soit de faire avec (contrat avec arbitrage). En sachant que plus la fréquence des transactions est forte et plus les actifs sont spécifiques, plus l'on va recourir à la hiérarchie.

Certes, cette théorie permet d'expliquer les mouvements d'intégration verticale (internalisation) ou de désintégration verticale (outsourcing) en vue de minimiser les coûts de transaction, il reste cependant un point problématique : celui du calcul du coût de transaction. En partant de l'hypothèse de rationalité limitée, comment rendre l'arbitrage entre marché et hiérarchie possible ? Il faut supposer tout d'abord que les différentes formes de coordination soient comparables (résultats identiques mais coûts différents). Il faut également supposer possible d'évaluer le coût de ces formes de coordination. Or si la connaissance des coûts de recours au marché est possible, celle des coûts de l'internalisation en revanche n'est possible qu'après l'internalisation effectuée. Autre question et non des moindres : quand faut-il réfléchir à l'alternative marché/hiérarchie ? Si cet arbitrage doit se faire à tout moment, cela suppose non seulement une veille permanente des agents économiques (ce qui à un coût, celui de la recherche d'informations), mais aussi une alternance permanente entre marché et hiérarchie (qui a aussi un coût, celui du changement organisationnel dont l'approche transactionnelle ne dit rien). Ces deux questions renvoient aux limites de la théorie des coûts de transaction.



2 commentaires:

  1. "Dans l'esprit de Coase, il s'agit de se demander pourquoi il existe quelque chose comme des firmes .... Ainsi Coase affirme que si la firme existe, c'est justement parce qu'elle permet d'économiser les coûts de transaction nécessaire sur un marché."

    Je me demande que veut Coase dire par "firme" ? Est ce qu'il désigne par ce terme uniquement les grandes entreprises qui font plusieurs activités verticales en interne, ou bien il désigne toute entreprise quel qu'elle soit ?
    Car dans le deuxième cas la réponse à la question de la raison d'être de l'entreprise n'est pas à chercher dans la réduction des coûts de transactions sur le marché, mais dans la division du travail de Adam Smith, qui est la véritable source de l'augmentation de la productivité du travail et par là la source de la richesse.

    Alors que si on considère la première définition, alors il existe bien d'autres raisons pour la création des firmes qui internalisent certaines activités, parmi ces raisons on peut citer les considérations stratégiques de dépendance vis à vis des concurrents ou d'autres firmes ou régions du monde. On peut citer aussi des raisons de profitabilité qui serait plus grande si l'entreprise internalise une certaine activité etc.

    Anouar.

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  2. Les stratégies de dépendance et de profit sont des motifs que l'on peut parfaitement reliés aux coûts de transaction : en effet, les coûts liés à l'aléa moral ou à la sélection adverse sont des coûts de transaction (cf. dépendance vis-à-vis des fournisseurs), tout comme les coûts liés au recours au marché qui peuvent impliquer un coût plus grand que si l'entreprise décide de produire elle-même ce dont elle a besoin.

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