samedi 3 octobre 2009

Karl Marx ou la critique de l’économie classique

Certains penseurs considèrent Karl Marx (1818-1883) comme le dernier économiste classique. Il en est effectivement l'héritier, mais sur un plan critique. Cette critique prend place à partir d'une philosophie de l'histoire : le matérialisme historique. Marx propose en effet une grille d'analyse de l'évolution historique à travers la lutte entre les classes sociales. Dans le Manifeste du parti communiste (1848), il affirme : « l'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de la lutte des classes ». Contrairement aux classiques qui analysent les classes sociales en fonction de leur revenu, Marx les spécifie par leur position dans le processus de production. Dans l'analyse classique, la société moderne comprend trois classes sociales fondamentales : les propriétaires fonciers qui perçoivent une rente, les travailleurs qui reçoivent un salaire et les capitalistes (fermiers, manufacturiers, marchands) qui touchent un profit. Pour Marx, cette analyse ignore qu'elle est historiquement située. Sa critique de l'économie politique consiste donc à montrer que les classes évoluent en fonction des rapports de productions, c'est-à-dire des formes de la répartition des revenus et de la propriété qui sont au fondement de la division des sociétés en classes.

Au centre de l'analyse marxiste, on trouve une distinction fondamentale entre ce qui est de l'ordre du réel, du concret, de la matière et ce qui est de l'ordre de la fiction, de l'idée, de l'abstrait. Cette distinction s'incarne dans la séparation des structures économiques de base (l'infrastructure) et de la structure sociale (la superstructure). L'infrastructure se constitue de l'articulation entre d'une part, les forces productives qui sont les moyens de production matériel (outils, machines) et humain (travail des employés), et d'autre part, les rapports de production (la distinction entre le travailleur et le capitaliste à l'époque de la révolution industrielle, mais aussi entre le serf et le seigneur au Moyen âge, donc des rapports de production qui sont historiquement déterminés). Quant à la superstructure, il s'agit des idées philosophiques et religieuses, ainsi que les institutions juridiques et politiques. Or selon Marx, c'est l'infrastructure qui conditionne la superstructure : « les idées dominantes d'une époque n'ont jamais été que les idées de la classe dominante » (Manifeste du parti communiste, 1848). Le principal argument qu'il oppose à l'école classique est donc de méconnaître la dimension historique et sociale de son analyse.

Le point de départ de l’analyse marxiste est la construction d’une théorie de la valeur travail des marchandises, inspirée de Ricardo, qui amène à distinguer la valeur d’usage d’un bien et sa valeur d’échange. La valeur d’usage désigne la valeur concrète d’un bien, ce que vaut une chose en vertu de ses qualités diverses. Par opposition, la valeur d’échange renvoie à la valeur permettant son échange avec d’autres biens. Pour donner une valeur d’échange à un bien, il faut le quantifier, c'est-à-dire trouver une mesure commune qui permette de l’échanger indépendamment de ses qualités spécifiques : le critère est la quantité de travail socialement nécessaire à la production. Autrement dit, la valeur d’échange est la manifestation quantitative du travail nécessaire à la production du bien.

A l'époque industrielle, le capitaliste a la possibilité au moyen de son argent d'acheter sur le marché les matières premières, les machines (le capital) et la force de travail des ouvriers (le travail). La valeur de ce travail est réduite au coût de la quantité de travail socialement nécessaire pour produire les biens, c'est-à-dire à sa valeur d'échange. En effet, sa valeur d'usage a une propriété qui n'est pas payée aux ouvriers (et qui est donc spoliée par le capitaliste) : la capacité de créer davantage de valeur que ce qu'elle n'en coûte, autrement dit l'aptitude à produire de la plus-value. La plus-value est la part de la valeur du produit excédant la valeur du travail, des matières et des machines. En conséquence, la valeur d'usage (travail total fourni par la main d'œuvre) est supérieure à la valeur d'échange (travail socialement nécessaire pour produire le bien) parce qu'elle dégage une plus-value qui enrichit le capitaliste au détriment du salarié.

Dans le système capitaliste, le propriétaire des moyens de production reverse à l'ouvrier un salaire qui est payé à sa valeur de marché. Cette valeur équivaut à la somme nécessaire pour entretenir sa force de travail et lui permettre de se reproduire. Le produit (Marx parle aussi de survaleur) réalisé grâce à l'adjonction du travail au capital est en revanche accaparé par le capitaliste qui réalise ainsi un profit. Mais ce vol ne peut durer infiniment. En effet, Marx décèle deux tendances à long terme du capitalisme : la baisse tendancielle du taux moyen de profit et la loi de prolétarisation constante.

La loi de baisse tendancielle du taux moyen de profit s'exprime grâce une distinction que fait Marx entre le capital constant et le capital variable (qui se distingue de la différenciation classique entre le capital fixe – biens de production utilisés plus d'un an – et le capital circulant – biens de production détruit au cours du processus productif). Le capital constant désigne les machines, les matières premières et l'énergie, alors que le capital variable renvoie aux salaires versés à la force de travail. Pour intensifier la production, le capitaliste cherche à produire plus en réduisant ses coûts de production. Il va donc accroître davantage son capital constant (achat de machine, incorporation du progrès technique) que son capital variable (licenciement, économies d'échelle). Par conséquent, le rapport capital constant sur capital variable, que Marx appelle « la composition organique du capital » a tendance à augmenter, et notamment à augmenter plus vite que le taux de plus-value puisque celui-ci est fonction du capital variable. Autrement dit, la loi de la baisse tendancielle du taux moyen de profit peut se résumer ainsi : s'il faut adjoindre du capital au travail pour faire des profits, il faut en adjoindre de plus en plus relativement au travail pour en faire davantage. Marx souligne cependant qu'il existe des contre-tendances à la baisse tendancielle du taux moyen de profit lorsqu'il existe une hausse de la productivité du travail (lié au progrès technique notamment). Il reste que le capitalisme se caractérise par une instabilité chronique qui se traduit par l'existence de cycles et de crises économiques. L'un des effets les plus marquant de cette baisse tendancielle du taux de profit est la crise de surproduction : le capitaliste pour limiter sa perte de profit va produire plus, mais sans tenir compte des besoins solvables des consommateurs.

La loi de prolétarisation est la seconde loi dégagée par Marx. Elle indique la tendance du capitalisme à exclure et à paupériser la population venant renforcer la masse de ses fossoyeurs potentiels. Elle a deux conséquences : la formation d'une armée industrielle de réserve et la centralisation du capital. L'armée industrielle de réserve, générée par le processus d'accumulation du capital, désigne la main d'œuvre excédentaire qui peut servir lors des phases d'expansion à l'accroissement du capital, mais qui lors des phases de récession se trouve exclue du processus productif. La modification de la composition organique du capital et l'exploitation croissante de la force de travail entraînent une diminution du recours à la main d'œuvre qualifiée, et avec elles le chômage, la précarité et l'exclusion. Ensuite, la centralisation du capital est le résultat de l'élimination des petits capitalistes par la concurrence, qui se retrouvent ainsi projetés dans le prolétariat et viennent grossir l'armée industrielle de réserve. Cette armée de réserve est donc ambivalente : à la fois source de profits supplémentaires pour les capitalistes, mais aussi source de révoltes lorsque la mauvaise situation économique engendre des soulèvements exacerbés par les frustrations et les mécontentements.

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