dimanche 21 février 2010

La théorie de la régulation

La théorie de la régulation est une approche hétérodoxe de l'économie qui s'est développée en France dans les années 70 autour des travaux de Michel Aglietta, Robert Boyer et Alain Lipietz. Cette théorie se présente comme une concurrente directe de la théorie de l'équilibre général constitutive du paradigme néo-classique. Son ambition, héritière en cela de la tradition marxiste, est d'historiciser la théorie économique en réaffirmant le lien entre la sphère économique et la sphère des rapports sociaux, ainsi que de mettre l'accent sur les processus, les ruptures et les crises. Dans cette théorie, le concept de régulation se substitue au concept d'équilibre qui repose sur l'hypothèse d'individus existant indépendamment de tout lien social et désigne les règles qui régissent l'organisation institutionnelle de la production.

Par rapport à la tradition marxiste, l'analyse de la théorie de la régulation reprend l'idée que la dynamique du système capitaliste est fondée sur l'accumulation du capital et qu'il peut connaitre des modalités historiques différentes constituant ainsi différents régimes d'accumulation. Ces régimes d'accumulation reposent sur des configurations institutionnelles historiques dépendant des formes nationales que revêtent les rapports de production. Ces configurations sont des codifications du rapport marchand et du rapport salarial, les deux rapports fondamentaux du capitalisme selon le marxisme. Alors que dans la théorie de l'équilibre néoclassique, les produits et le travail s'échangent de manière abstraite, indépendamment de leur nature, sur un marché, dans la théorie marxiste ils sont analysés à travers les figures de la marchandise et du salarié. Ces figures sont inséparables d'une certaine organisation de la société : la division du travail, la distinction entre propriétaire et salarié, etc. Un rapport marchand correspond à une production séparée (mise en œuvre par des centres de décision indépendants les uns des autres, conformément à des stratégies autonomes), mais rendue possible par un état avancé de la division du travail. Dans la société capitaliste, les produits sont des marchandises, c'est-à-dire qu'ils sont placés sur le marché pour obtenir leur valeur d'échange. C'est donc la logique marchande qui s'impose à la logique productive, car elle travaille sans cesse afin de la conformer aux exigences du marché. Un rapport salarial réalise la même marchandisation mais aux dépens du travailleur qui devient ainsi un salarié. Maos dans la théorie de la régulation le rapport salarial n'est pas réduit à un simple rapport d'échange marchand, car elle s'intéresse aux configurations du rapport salarial dans son double aspect d'organisation de la production et de système de rémunération comme déterminant majeur de la productivité, du partage salaire-profit et du niveau d'emploi (qui sont des éléments d'analyse keynésien).

L'autre influence de la théorie de la régulation est le keynésianisme. Au keynésianisme, la théorie de la régulation reprend l'idée d'une répartition des revenus, en particulier celle entre salaire et profit, qui est fonction des anticipations des entreprises. La croissance dépend donc d'un mode de régulation qui représente les procédures et les comportements sociaux d'un régime d'accumulation.

L'alliance des influences keynésiennes et marxistes amène à lier configurations institutionnelles historiques et forme de croissance donnée, par la médiation de régimes d'accumulation et de modes de régulation spécifiques. Ces configurations institutionnelles sont des ensembles interdépendants fondés dans un cadre national à la suite de conflits et de compromis sociaux dépendants de l'histoire politique du pays. Ces configurations institutionnelles sont au nombre de cinq et sont des codifications historiques des deux rapports fondamentaux du capitalisme (le rapport marchand et le rapport salarial) :

  • les configurations du rapport salarial (organisation du travail, hiérarchisation au sein de l'entreprise, etc.) ;
  • les formes de la contrainte monétaire (le régime monétaire et financier) ;
  • les formes de la concurrence (régimes concurrentiel, monopoliste, etc.)
  • les formes de l'Etat (Etat circonscrit, Etat inséré, etc.) ;
  • l'insertion dans la division internationale du travail.

En se combinant, ces configurations institutionnelles caractérisent un mode de régulation spécifique. Un mode de régulation est aussi une capacité de reproduire les rapports sociaux. Sa fonction est de soutenir un régime d'accumulation ou autrement dit, un ensemble de régularités assurant une progression de l'accumulation du capital. Par exemple, le régime d'accumulation fordiste se fonde sur les cinq configurations institutionnelles suivantes composant son mode de régulation spécifique :

  • un rapport salarial marqué par une organisation du travail post-taylorienne, un partage des gains de productivité et une consommation de masse ;
  • un régime monétaire fondé sur le crédit ;
  • une forme de concurrence oligopolistique ;
  • un Etat inséré avec une extension de la protection sociale ;
  • un isolationnisme protectionniste.

Par sa conjugaison de la théorie économique et de l'histoire (notamment sous l'inspiration de l'école des Annales), la théorie de la régulation s'avère un moyen pertinent d'analyse des crises et des changements. Tout au long de l'histoire, les régimes d'accumulation se succèdent en passant par des crises. Robert Boyer dans La théorie de la régulation, une analyse critique (1986) montre que ces crises sont de deux sortes : soit conjoncturelles, soit structurelles. Les crises conjoncturelles apparaissent au sein du processus de régulation existant. Les crises structurelles constituent une remise en cause du mode de régulation. Cette dernière sorte de crise peut résulter de l'incapacité du mode de régulation à assurer la poursuite du processus d'accumulation (comme lors de la crise de 1929 par exemple) ou de l'épuisement du régime d'accumulation (comme le cas du fordisme qui conduit à l'épuisement des gains de productivité et à des normes de consommation fordienne).

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